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"Servir Dieu signifie servir l'humanité avec amour."

Vie et Parcours

Enfance dans le quartier de Scheunenviertel

Regina Jonas naît le 3 août 1902 à Berlin, dans le quartier pauvre de Scheunenviertel, où vit une importante communauté juive venue d'Europe orientale. Benjamine d'une fratrie de trois enfants, elle grandit dans une famille modeste et religieuse. Son père, Wolf Jonas, est un marchand qui meurt tragiquement de tuberculose en 1913, alors que Regina n'a que onze ans. Cette perte laisse sa mère, Sara Jonas, seule pour élever ses trois enfants dans des conditions difficiles.

La famille doit déménager dans un autre quartier de Berlin. Par une heureuse coïncidence, leur nouvel appartement se trouve à proximité de la synagogue orthodoxe de la Rykestrasse. C'est là que la vie de Regina va prendre un tournant décisif. Dès son plus jeune âge, elle montre un intérêt profond pour l'étude du judaïsme, de la Bible et de l'hébreu. Ses camarades de classe se souviennent d'elle parlant déjà de devenir rabbin, une ambition extraordinaire pour une jeune fille à cette époque.

Une vocation révolutionnaire soutenue par des mentors

Le rabbin Max Weil, qui officie régulièrement à la synagogue de la Rykestrasse, remarque l'intelligence et la passion de Regina pour les études religieuses. Cet homme aux idées progressistes, connu pour son ouverture sur l'éducation religieuse des filles, décide de prendre Regina sous son aile. Il finance ses études, d'abord dans une école juive, puis au lycée pour filles. En 1923, Regina passe son Abitur (baccalauréat) à la Weissensee Oberlyzeum.

Comme beaucoup de femmes de son époque, elle devient institutrice. Mais son rêve de devenir rabbin ne la quitte pas. En 1924, elle franchit une étape décisive en s'inscrivant à la Hochschule für die Wissenschaft des Judentums (Institut supérieur d'Études Juives), où elle suit le même cursus que les futurs rabbins et éducateurs. C'est un acte audacieux qui témoigne de sa détermination à briser les barrières imposées aux femmes dans le judaïsme.

Le combat pour l'ordination

En décembre 1930, Regina Jonas obtient un certificat d'« Enseignante académique de religion ». Pour sa thèse, elle choisit un sujet révolutionnaire : « Une Femme peut-elle être rabbin selon les sources halakhiques ? ». Dans ce mémoire de 88 pages, elle démontre que selon les sources bibliques, talmudiques et rabbiniques, rien n'interdit à une femme de devenir rabbin. Ce document constitue la première tentative connue de justification halakhique de l'ordination des femmes. Sa thèse reçoit la mention « bien ».

Cependant, le chemin vers l'ordination est semé d'embûches. Le rabbin Eduard Baneth, qui dirigeait sa thèse, meurt avant de pouvoir l'ordonner. Son successeur, Hanokh Albeck, refuse catégoriquement d'ordonner une femme. Regina se tourne alors vers le rabbin Leo Baeck, figure majeure du judaïsme libéral allemand et son professeur. Malgré son soutien personnel, Baeck refuse également, craignant de créer des tensions avec le rabbinat orthodoxe.

Il faudra attendre cinq années de persévérance. Le 27 décembre 1935, Regina Jonas devient enfin rabbin, ordonnée par le rabbin Max Dienemann et le rabbin Louis-Germain Lévy à Offenbach-sur-le-Main. Elle est la première femme de l'histoire à recevoir l'ordination rabbinique. Le rabbin Leo Baeck lui envoie immédiatement une lettre de félicitations, reconnaissant enfin publiquement cette avancée historique.

Actions et Réalisations

Rabbin dans l'Allemagne nazie

L'ordination de Regina Jonas intervient dans un contexte tragique : l'Allemagne nazie multiplie les lois antisémites. Malgré son titre de rabbin, Regina peine à trouver une synagogue qui accepte de l'accueillir. Les rabbins craignent de provoquer les courants plus traditionnels du judaïsme. Elle commence donc par enseigner la religion dans plusieurs écoles juives de Berlin, où elle est reconnue comme une professeure engagée et appréciée.

À mesure que la persécution s'intensifie et que de nombreux rabbins fuient l'Allemagne, Regina Jonas trouve enfin des opportunités de servir en tant que rabbin. Elle prêche dans plusieurs synagogues libérales, notamment à la synagogue du Fraenkelufer à Kreuzberg, et assume des fonctions pastorales auprès de la communauté juive. Elle visite les malades dans les hôpitaux juifs, console les familles endeuillées et donne des conférences pour l'Organisation internationale des femmes sionistes.

Travail forcé et résistance spirituelle

En 1941, comme tous les Juifs de Berlin âgés de plus de 14 ans, Regina Jonas est contrainte au travail forcé en usine. Malgré ces conditions inhumaines, elle continue son travail rabbinique. Gad Beck, un survivant qui a travaillé avec elle, témoigne : « Sa synagogue était partout ». Même dans les usines, Regina trouve le moyen d'apporter réconfort spirituel et soutien à ses coreligionnaires.

On lui propose à plusieurs reprises de quitter l'Allemagne pour se mettre en sécurité, mais Regina refuse. Elle considère que sa place est auprès de sa communauté, particulièrement dans ces moments de persécution. Cette décision témoigne de son courage et de son engagement total envers son peuple et sa vocation.

Rabbin à Theresienstadt

En novembre 1942, Regina Jonas et sa mère sont déportées au ghetto de Theresienstadt (Terezín), en Tchécoslovaquie occupée. Loin de se laisser abattre, Regina continue d'exercer ses fonctions rabbiniques dans le camp. Elle prêche, enseigne et apporte un soutien spirituel aux détenus. Elle travaille aux côtés du psychologue Viktor Frankl, offrant espoir et réconfort dans les conditions les plus terribles.

Ses sermons portent sur Shabbat, les fêtes juives, et la foi en des temps de ténèbres. Elle incarne la résistance spirituelle face à l'anéantissement programmé. Pendant près de deux ans, elle est une lumière dans l'obscurité du ghetto, rappelant à tous leur dignité humaine et leur identité spirituelle.

Impact et Reconnaissance

Regina Jonas a été assassinée à Auschwitz vers le 12 octobre 1944. Tragiquement, son existence et son œuvre pionnière ont été oubliées pendant près de cinquante ans. Ni ses collègues rabbins, ni le psychologue Viktor Frankl n'ont mentionné son nom après la Shoah.

  • Première femme au monde à recevoir l'ordination rabbinique (1935)
  • Auteure de la première justification halakhique de l'ordination des femmes
  • Redécouverte en 1991 grâce aux archives de l'Allemagne de l'Est après la chute du Mur de Berlin
  • Son histoire a inspiré la nouvelle génération de femmes rabbins en Allemagne et dans le monde
  • Des plaques commémoratives et des rues portent aujourd'hui son nom à Berlin

Héritage et Influence

Impact Durable

Regina Jonas a ouvert la voie à toutes les femmes rabbins qui ont suivi. En 1972, quand Sally Priesand a été ordonnée rabbin aux États-Unis, elle a été présentée comme « la première femme rabbin », une erreur que personne parmi les survivants n'a corrigée. Ce n'est qu'après la chute du Mur de Berlin en 1989 que l'histoire de Regina Jonas a été redécouverte grâce aux archives conservées en Allemagne de l'Est.

Cette redécouverte a transformé la compréhension de l'histoire des femmes dans le judaïsme. Regina Jonas n'était pas seulement une pionnière ; elle était une théologienne brillante qui avait démontré, textes à l'appui, que l'ordination des femmes était compatible avec la loi juive. Son travail théologique continue d'influencer les débats contemporains sur le rôle des femmes dans la vie religieuse juive.

Influence sur les Mouvements Actuels

Aujourd'hui, environ 800 femmes exercent en tant que rabbin aux États-Unis, une cinquantaine en Europe et 150 en Israël. Toutes sont les héritières du courage de Regina Jonas. En Allemagne, Bea Wyler est devenue en 1995 la première femme depuis Regina Jonas à être nommée rabbin. En 2010, Alina Treiger a été la première femme ordonnée rabbin en Allemagne depuis 1935.

Les quatre premières femmes rabbins américaines ont rendu hommage à Regina Jonas à Theresienstadt, lisant des passages de ses écrits et récitant le El Malei Rachamim, la prière pour les morts qui n'avait jamais été dite pour elle. Son histoire inspire particulièrement les femmes dans les courants progressistes du judaïsme qui continuent de lutter pour l'égalité et la reconnaissance.

Leçons pour Aujourd'hui

La vie de Regina Jonas nous enseigne que la fraternité exige parfois de briser les barrières établies. Elle a défié les conventions non par rébellion, mais par amour profond de sa tradition et conviction que le service spirituel ne devrait pas être limité par le genre. Son courage face à l'opposition, sa persévérance malgré les refus, et sa fidélité à sa vocation même face à la mort montrent que les valeurs de justice et d'égalité valent la peine qu'on se batte pour elles.

Regina Jonas nous rappelle également que la résistance spirituelle est une forme puissante de fraternité. Dans les heures les plus sombres de l'humanité, elle a choisi de rester avec son peuple, d'offrir espoir et réconfort, de maintenir vivante la flamme de la foi et de la dignité humaine. Sa « synagogue était partout » - dans les usines, dans le ghetto - parce qu'elle comprenait que servir Dieu, c'est servir l'humanité avec amour, en tout lieu et en toute circonstance.

Citations Marquantes

"Si je confesse ce qui m'a motivée, moi une femme, à devenir rabbin, deux choses me viennent à l'esprit : Dieu a placé les capacités dans notre cœur. Notre devoir est de les développer. Nous devons utiliser les talents que Dieu nous a donnés."
"Une femme rabbin ne devrait pas se marier - mais chaque femme devrait être libre de décider si elle veut une vie d'épouse et de mère ou une profession selon ses compétences."
"Les femmes sont particulièrement aptes à être rabbins, car les 'qualités féminines' telles que la compassion, les compétences sociales, l'intuition psychologique et l'accessibilité aux jeunes sont des prérequis essentiels pour le rabbinat."
"Sa synagogue était partout." - Témoignage de Gad Beck sur le travail de Regina Jonas même dans les usines de travail forcé.
"Selon les sources bibliques, talmudiques et rabbiniques, il est possible pour une femme de devenir rabbin." - Conclusion de sa thèse de 1930

Chronologie

1902

Naissance de Regina Jonas le 3 août à Berlin, dans le quartier de Scheunenviertel

1913

Mort de son père de tuberculose ; la famille déménage près de la synagogue de la Rykestrasse

1923

Obtention de l'Abitur (baccalauréat) au lycée pour filles de Weissensee

1924

Inscription à la Hochschule für die Wissenschaft des Judentums pour devenir rabbin

1930

Obtention du certificat d'Enseignante académique de religion avec sa thèse sur l'ordination des femmes

1935

Ordination rabbinique le 27 décembre - première femme rabbin de l'histoire

1935-1941

Enseignement dans des écoles juives et prédication dans plusieurs synagogues de Berlin

1941

Contrainte au travail forcé en usine ; continue son travail rabbinique clandestinement

1942

Déportation à Theresienstadt en novembre avec sa mère

1942-1944

Exerce ses fonctions rabbiniques à Theresienstadt, travaille avec Viktor Frankl

1944

Déportation à Auschwitz le 12 octobre ; assassinée à son arrivée

1991

Redécouverte de son histoire dans les archives de l'Allemagne de l'Est

Bibliographie et Sources

Ouvrages de référence

  • KLAPHECK, Elisa. Fräulein Rabbiner Jonas: The Story of the First Woman Rabbi. Jossey-Bass, 2004.
  • JONAS, Regina. Peut-on confier la fonction rabbinique à une femme ? (thèse de 1930). Publié en français, Albin Michel, 2009.
  • GRÓO, Diana (réalisatrice). Regina (documentaire). 2013.

Ressources en ligne