Ginette Kolinka
Née le 3 février 1925
"Je ne veux pas qu'on m'oublie, mais surtout je ne veux pas qu'on oublie tous ceux qui ne sont pas revenus."
Vie et Parcours
Enfance Heureuse dans le Paris Populaire
Ginette Cherkasky naît le 3 février 1925 à Paris, dans le 12e arrondissement. Elle grandit dans une famille juive d'origine polonaise, simple et aimante. Son père, Léon Cherkasky, est ouvrier maroquinier. Sa mère, Bella, s'occupe du foyer. Ginette a deux frères : Gilbert, l'aîné, et Richard (surnommé Raoul), le cadet. La famille vit modestement mais heureusement dans le Paris populaire des années 1930.
Ginette se souvient d'une enfance joyeuse, insouciante. Elle aime danser, sortir avec ses amies, profiter de la vie. "J'étais une jeune fille heureuse", dira-t-elle. La famille est pratiquante mais non strictement orthodoxe. L'identité juive est vécue naturellement, sans ostentation. Personne dans la famille ne peut imaginer ce qui va se passer.
Occupation, Rafle et Déportation
L'occupation allemande de la France en juin 1940 bouleverse la vie de la famille Cherkasky. Les lois anti-juives du régime de Vichy se multiplient : interdiction de certaines professions, port obligatoire de l'étoile jaune, recensements. Mais la famille, comme beaucoup, pense pouvoir survivre en restant discrète. Le père et le frère aîné Gilbert s'engagent dans la Résistance.
Le 13 mars 1944, la tragédie frappe. Ginette, alors âgée de 19 ans, est arrêtée à Avignon avec son père Léon, son frère cadet Richard (12 ans) et son neveu. Dénoncés, ils sont livrés à la Gestapo. Commence alors un cauchemar qui durera 13 mois. Ils sont d'abord emprisonnés au fort Montluc à Lyon, sinistre prison utilisée par Klaus Barbie, le "boucher de Lyon".
Le 13 avril 1944, exactement un mois après leur arrestation, ils sont déportés dans le convoi 71 depuis Drancy vers Auschwitz-Birkenau. Ce convoi transporte 1 500 personnes, dont 147 enfants. Le voyage dure trois jours et trois nuits, entassés dans des wagons à bestiaux, sans eau, sans nourriture, dans des conditions inhumaines. Ginette s'occupe comme elle peut de son petit frère Richard, terrorisé.
Auschwitz-Birkenau : L'Enfer
Le 16 avril 1944, le train arrive à Auschwitz-Birkenau. Sur le quai, la sélection. Ginette voit pour la dernière fois son père Léon et son petit frère Richard, âgé de 12 ans. Ils sont dirigés vers la gauche, vers les chambres à gaz. Ils seront assassinés le jour même. Ginette, jeune et en bonne santé, est envoyée vers la droite, vers le camp. Elle est tatouée du numéro 78599.
"Je n'ai jamais dit au revoir à mon père et à mon petit frère", dira-t-elle. "On ne savait pas. On pensait qu'on allait se retrouver après." Cette séparation brutale, sans adieu, sans savoir, sera l'une des blessures les plus profondes de sa vie. Pendant 70 ans, elle portera ce poids en silence.
Ginette passe près d'un an à Auschwitz-Birkenau, puis à Raguhn, un camp annexe de Buchenwald où elle est affectée aux travaux forcés dans une usine de munitions. Elle survit grâce à sa jeunesse, à sa force physique, à la solidarité entre détenues et aussi, elle le dira elle-même, grâce à beaucoup de chance. "Il fallait avoir de la chance. Beaucoup de chance", répète-t-elle.
Elle assiste aux horreurs quotidiennes : les sélections, les exécutions, la faim, le froid, les maladies, la mort omniprésente. Elle voit des femmes perdre la raison, d'autres se jeter sur les barbelés électrifiés. Elle survit en s'accrochant à l'espoir de retrouver sa famille.
Libération et Retour Impossible
En avril 1945, alors que les Alliés approchent, les nazis évacuent le camp. Ginette participe à une marche de la mort. Finalement, elle est libérée par l'armée américaine le 3 mai 1945. Elle pèse 28 kilos. Elle a 20 ans.
Le retour en France est un calvaire émotionnel. Elle apprend que son père et son frère Richard ont été gazés dès leur arrivée. Son frère aîné Gilbert, résistant, a été fusillé par les Allemands. Sa mère a survécu, cachée. Son neveu a également survécu. Sur sa famille proche, seules Ginette et sa mère ont survécu aux camps. Deux sur six.
Comme beaucoup de survivants, Ginette se tait. Pendant 70 ans, elle ne parle pas de ce qu'elle a vécu. "Personne ne voulait entendre. Et nous, on ne voulait pas raconter", explique-t-elle. Elle reconstruit sa vie, se marie avec Jacques Kolinka, un autre survivant. Elle a trois enfants, travaille, vit normalement en apparence. Mais le poids du silence est immense.
Actions et Réalisations
Briser le Silence à 85 Ans
En 2010, à 85 ans, Ginette Kolinka prend une décision qui va changer sa vie : elle accepte de témoigner publiquement pour la première fois. L'invitation vient de l'Union des déportés d'Auschwitz. Elle accompagne un groupe de lycéens à Auschwitz-Birkenau. Sur place, face aux jeunes, quelque chose se brise. Les mots, si longtemps retenus, jaillissent enfin.
"J'avais gardé tout ça en moi pendant 70 ans", raconte-t-elle. "Et d'un seul coup, à Auschwitz, devant ces jeunes, j'ai commencé à parler. Et je n'ai plus pu m'arrêter." Ce premier témoignage libère une parole longtemps réprimée. Ginette décide de consacrer le reste de sa vie à transmettre la mémoire de la Shoah.
Passeuse de Mémoire Infatigable
À partir de 2010, Ginette Kolinka multiplie les témoignages. Elle intervient dans des écoles, des collèges, des lycées, des universités, des associations, des institutions. Elle accompagne des dizaines de voyages de la mémoire à Auschwitz avec des élèves. À plus de 90 ans, elle parcourt la France pour raconter son histoire, répondre aux questions des jeunes, transmettre.
Son témoignage est direct, sans pathos, factuel. Elle raconte avec des détails précis : l'arrestation, le voyage, la sélection, le camp, la survie au quotidien. Elle ne cherche pas à susciter la pitié mais la compréhension. Elle veut que les jeunes sachent, qu'ils comprennent ce qui s'est passé, pour que cela ne se reproduise jamais.
"Je le fais pour mon père, pour mon petit frère, pour tous ceux qui ne sont pas revenus", dit-elle. "Je suis leur voix maintenant. Je dois parler pour eux." Cette mission, elle la prend très au sérieux. Malgré son âge avancé, malgré la fatigue, elle ne refuse jamais une invitation à témoigner.
Publication de "Retour à Birkenau"
En 2019, à 94 ans, Ginette Kolinka publie "Retour à Birkenau", un livre-témoignage écrit en collaboration avec Marion Ruggieri. Le livre devient un succès de librairie et est traduit en plusieurs langues. Il remporte le Prix Relay des voyageurs lecteurs 2019 et le Prix Historia du livre 2020.
Dans ce livre bouleversant, Ginette raconte son histoire avec une simplicité déchirante. Pas de grandes phrases, pas de lyrisme, juste les faits, racontés avec les mots simples d'une femme qui a vu l'enfer. Le livre touche des milliers de lecteurs, jeunes et moins jeunes. Il devient un outil pédagogique utilisé dans de nombreuses écoles.
Reconnaissance Nationale et Internationale
Le combat de Ginette Kolinka pour la mémoire lui vaut une reconnaissance nationale. En 2022, elle est faite Commandeure de la Légion d'honneur. En 2023, elle reçoit le Grand Prix Humanitaire de France. De nombreuses écoles, médiathèques et lieux publics portent désormais son nom.
En janvier 2020, elle est invitée à l'Élysée pour les commémorations du 75e anniversaire de la libération d'Auschwitz. Elle témoigne devant le président de la République et de nombreux chefs d'État. Sa voix porte désormais au plus haut niveau de l'État.
Message aux Jeunes Générations
Le message de Ginette Kolinka aux jeunes est clair et fort : "N'oubliez jamais. Transmettez." Elle insiste particulièrement sur la nécessité de lutter contre toutes les formes de racisme, d'antisémitisme, de discrimination. "Ça a commencé par de petites choses", rappelle-t-elle en évoquant les lois anti-juives. "Il faut être vigilant. Toujours vigilant."
Elle encourage les jeunes à s'intéresser à l'histoire, à poser des questions, à ne jamais rester indifférents face à l'injustice. "Vous êtes les derniers à pouvoir entendre des témoins directs", dit-elle aux élèves. "Quand nous serons partis, ce sera à vous de transmettre. C'est une grande responsabilité."
Héritage et Influence
Dernière Génération de Témoins Directs
Ginette Kolinka fait partie de la dernière génération de témoins directs de la Shoah. À 99 ans en 2024, elle est l'une des dernières survivantes d'Auschwitz encore en mesure de témoigner. Son rôle est donc crucial : elle incarne la mémoire vivante de cette tragédie. Chacun de ses témoignages est précieux car bientôt, il n'y aura plus de voix directes pour raconter.
Sa simplicité, son authenticité, sa capacité à parler aux jeunes avec des mots qu'ils comprennent, font d'elle une passeuse de mémoire exceptionnelle. Les milliers d'élèves qui l'ont entendue ne l'oublieront jamais. Elle a mis un visage, une voix, une personne réelle sur ces chiffres abstraits : six millions de Juifs assassinés.
Exemple de Résilience et de Courage
L'itinéraire de Ginette Kolinka est aussi un exemple extraordinaire de résilience. Après avoir tout perdu – son père, ses deux frères, sa jeunesse, sa santé –, elle a reconstruit une vie. Elle s'est mariée, a eu des enfants, a travaillé, a ri, a dansé. Elle n'est pas restée prisonnière du passé, même si ce passé ne l'a jamais quittée.
Et puis, à 85 ans, elle a trouvé le courage de rouvrir ces blessures, de replonger dans ses souvenirs les plus douloureux, pour les partager avec les jeunes générations. Ce courage-là, ce don de soi, force l'admiration. Elle aurait pu choisir de finir sa vie dans le silence. Elle a choisi de parler.
Combat Contre l'Oubli et le Négationnisme
À une époque où le négationnisme et la banalisation de la Shoah progressent, où certains osent nier ou minimiser le génocide, le témoignage de Ginette Kolinka est un rempart essentiel. Elle n'argumente pas, elle ne discute pas : elle a vu. Elle était là. Son témoignage direct, précis, factuel, est irréfutable.
Elle incarne la preuve vivante que ces horreurs ont bien eu lieu, que ce ne sont pas des "inventions" ou des "exagérations". Face à elle, face à ce numéro tatoué sur son bras, face à ce récit calme et précis, les négationnistes ne peuvent rien.
Transmission et Fraternité
Le combat de Ginette Kolinka pour la mémoire est aussi un combat pour la fraternité. En racontant comment la haine, le racisme, l'antisémitisme ont conduit au pire, elle appelle les jeunes générations à construire un monde de respect, de tolérance, de fraternité. "Ne laissez jamais la haine s'installer", dit-elle. "Respectez-vous les uns les autres, quelles que soient vos différences."
Son message n'est pas seulement tourné vers le passé. Il est résolument tourné vers l'avenir. Elle ne veut pas que les jeunes s'enferment dans la culpabilité ou la tristesse. Elle veut qu'ils comprennent, qu'ils apprennent, qu'ils agissent pour que cela ne se reproduise jamais. "Vous n'êtes pas responsables de ce qui s'est passé, mais vous êtes responsables de ce qui se passera", leur dit-elle.
Leçons pour Aujourd'hui
L'exemple de Ginette Kolinka nous enseigne qu'il n'est jamais trop tard pour parler, pour témoigner, pour transmettre. Elle a attendu 70 ans, mais quand elle a commencé, elle ne s'est plus arrêtée. Son engagement tardif mais total montre que chaque voix compte, à chaque âge.
Elle nous rappelle aussi l'importance de l'écoute. Pendant 70 ans, elle s'est tue parce que personne ne voulait entendre. Puis des jeunes l'ont écoutée, vraiment écoutée, et cela a tout changé. Savoir écouter les témoins, les victimes, les survivants, est un acte de fraternité essentiel.
Enfin, Ginette Kolinka nous montre que la mémoire n'est pas une fin en soi. La mémoire doit servir à construire un avenir meilleur, plus juste, plus fraternel. Se souvenir du passé pour ne pas le répéter, voilà le vrai sens de la transmission.
Citations Marquantes
"Je ne veux pas qu'on m'oublie, mais surtout je ne veux pas qu'on oublie tous ceux qui ne sont pas revenus."
"Je le fais pour mon père, pour mon petit frère, pour tous ceux qui ne sont pas revenus. Je suis leur voix maintenant."
"Personne ne voulait entendre. Et nous, on ne voulait pas raconter."
"Vous êtes les derniers à pouvoir entendre des témoins directs. Quand nous serons partis, ce sera à vous de transmettre."
"Ne laissez jamais la haine s'installer. Respectez-vous les uns les autres, quelles que soient vos différences."
"Vous n'êtes pas responsables de ce qui s'est passé, mais vous êtes responsables de ce qui se passera."
"Il fallait avoir de la chance. Beaucoup de chance." (Sur sa survie à Auschwitz)
Chronologie
3 février : Naissance à Paris (12e arrondissement)
Juin : Occupation allemande de la France
13 mars : Arrestation à Avignon avec son père, son frère et son neveu
13 avril : Déportation de Drancy vers Auschwitz (convoi 71)
16 avril : Arrivée à Auschwitz ; gazage immédiat du père et du petit frère Richard
Internement à Auschwitz-Birkenau puis au camp de Raguhn
3 mai : Libération par l'armée américaine
65 ans de silence ; reconstruction de sa vie, mariage, enfants
Premier témoignage public à Auschwitz avec des lycéens (à 85 ans)
Témoignages incessants dans les écoles et institutions
Publication de "Retour à Birkenau" (avec Marion Ruggieri)
Prix Historia du livre pour "Retour à Birkenau"
Commandeure de la Légion d'honneur
Grand Prix Humanitaire de France
Bibliographie et Sources
Œuvre de Ginette Kolinka
- KOLINKA, Ginette et Marion RUGGIERI. Retour à Birkenau. Paris : Grasset, 2019.