← Retour à l'accueil

"Nous devons remplacer la violence et la haine par la fraternité et la compréhension mutuelle."

Vie et Parcours

Formation d'une Intellectuelle Engagée

Emily Greene Balch naît le 8 janvier 1867 à Jamaica Plain, dans la banlieue de Boston, Massachusetts. Fille de Francis Vergnies Balch, avocat et secrétaire de Charles Sumner (sénateur abolitionniste), et d'Ellen Maria Noyes, Emily grandit dans une famille aisée de la bourgeoisie progressiste de Nouvelle-Angleterre. Son père, homme cultivé et engagé, transmet à ses enfants des valeurs de justice sociale et d'engagement civique.

Emily fait partie de la première génération de femmes américaines à accéder à l'enseignement supérieur. En 1889, elle est diplômée du Bryn Mawr College, l'un des premiers collèges féminins d'excellence des États-Unis. Elle obtient une bourse qui lui permet de poursuivre des études en économie politique et en sciences sociales à Paris (1890-1891), où elle suit les cours d'Émile Levasseur, puis à l'Université de Chicago et au Harvard Annex (future Radcliffe College).

Profondément influencée par les valeurs quakers de non-violence, d'égalité et de service à autrui, Emily Greene Balch développe très tôt une conscience aiguë des injustices sociales. Bien que sa famille soit unitarienne, elle est attirée par les principes du quakerisme et participera activement aux réunions des Amis (Quakers) tout au long de sa vie, sans toutefois adhérer formellement.

Pionnière de l'Économie Sociale et de la Sociologie

En 1896, Emily Greene Balch devient professeure d'économie et de sociologie au Wellesley College, poste qu'elle occupera pendant 22 ans. Elle est l'une des rares femmes professeures d'université à cette époque et l'une des pionnières de l'économie sociale aux États-Unis. Son enseignement et ses recherches se concentrent sur l'immigration, les relations raciales, les conditions de travail et les inégalités économiques.

Entre 1904 et 1906, elle effectue une étude approfondie des communautés d'immigrants slaves à Chicago et dans d'autres villes américaines. Cette recherche donne lieu à la publication en 1910 de "Our Slavic Fellow Citizens", ouvrage pionnier qui analyse les conditions de vie, les aspirations et les contributions des immigrants slaves aux États-Unis. Ce livre, remarquable par son empathie et son objectivité scientifique, contribue à humaniser les immigrants aux yeux du public américain à une époque de fort nativisme et de xénophobie.

Emily Greene Balch défend l'idée révolutionnaire que la fraternité doit transcender les frontières nationales et ethniques. Elle soutient que tous les êtres humains, quelle que soit leur origine, méritent respect et dignité. Son travail sociologique s'inscrit dans une vision progressiste où la compréhension mutuelle entre les peuples est essentielle pour prévenir les conflits.

Pacifisme et Opposition à la Grande Guerre

L'éclatement de la Première Guerre mondiale en 1914 marque un tournant dans la vie d'Emily Greene Balch. Profondément choquée par le conflit, elle s'engage résolument dans le mouvement pacifiste. En avril 1915, elle participe au Congrès international des femmes à La Haye (Pays-Bas), qui réunit 1 200 femmes de 12 pays, dont plusieurs nations belligérantes. Ce congrès, présidé par Jane Addams, établit les fondements d'un pacifisme féministe organisé.

Emily Greene Balch devient secrétaire d'une délégation de femmes qui rencontre les dirigeants de 14 pays européens et le président américain Woodrow Wilson pour plaider en faveur d'une médiation neutre pour mettre fin à la guerre. Bien que ces efforts n'aboutissent pas immédiatement, ils posent les jalons d'une action pacifiste internationale organisée.

En 1917, lorsque les États-Unis entrent en guerre, Emily Greene Balch prend publiquement position contre l'engagement américain. Cette position courageuse lui coûte son poste au Wellesley College. En 1918, à 51 ans, elle est licenciée en raison de ses activités pacifistes, considérées comme antipatriotiques en temps de guerre. Cette injustice ne brise pas sa détermination. Elle consacrera désormais toute son énergie au mouvement pour la paix.

Actions et Réalisations

Cofondatrice et Leader de la WILPF

En 1919, au lendemain de la Première Guerre mondiale, le Congrès international des femmes se réunit à Zurich et fonde la Women's International League for Peace and Freedom (WILPF - Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté). Emily Greene Balch devient la première secrétaire internationale de cette organisation, poste qu'elle occupera de 1919 à 1922, puis de 1934 à 1935.

Sous sa direction, la WILPF devient une organisation mondiale majeure pour la paix, avec des sections dans des dizaines de pays. L'organisation promeut le désarmement, la résolution pacifique des conflits, la justice sociale et économique, et les droits des femmes. Emily Greene Balch y développe une approche novatrice qui lie la question de la paix à celle de la justice économique et sociale. Elle comprend que la paix durable ne peut exister sans justice.

La WILPF plaide activement pour le renforcement de la Société des Nations, tout en critiquant ses faiblesses et en proposant des réformes pour la rendre plus efficace. Emily Greene Balch travaille particulièrement sur les questions complexes des frontières en Europe centrale et orientale, cherchant des solutions équitables qui respectent les aspirations des peuples tout en favorisant la stabilité.

Travail pour la Société des Nations

Dans les années 1920 et 1930, Emily Greene Balch travaille étroitement avec la Société des Nations, bien qu'elle n'en soit pas employée officielle. Elle effectue des missions d'observation et de médiation dans les Balkans et en Europe centrale, régions particulièrement instables après le démembrement des empires austro-hongrois et ottoman.

En 1926, elle est nommée à la Commission de la Société des Nations chargée d'étudier la question haïtienne. Les États-Unis occupaient Haïti militairement depuis 1915. Emily Greene Balch produit un rapport remarquable qui documente les abus de l'occupation américaine et recommande le retrait des troupes et le respect de la souveraineté haïtienne. Ce travail témoigne de son courage intellectuel et moral : en pleine période nationaliste, elle n'hésite pas à critiquer son propre pays.

Approche Académique du Pacifisme

Contrairement à certains pacifistes qui s'appuyaient uniquement sur des arguments moraux ou religieux, Emily Greene Balch développe une approche scientifique et académique du pacifisme. Formée en économie et en sociologie, elle analyse rigoureusement les causes économiques et sociales des conflits. Elle démontre que la guerre n'est pas une fatalité, mais le résultat de choix politiques et économiques qui peuvent être changés.

Ses écrits combinent analyse économique, réflexion éthique et propositions politiques concrètes. Parmi ses œuvres majeures : "Approaches to the Great Settlement" (1918), "Occupied Haiti" (1927), et de nombreux articles dans des revues académiques et militantes. Elle établit ainsi les bases académiques du pacifisme moderne et des études sur la paix (peace studies) qui se développeront après la Seconde Guerre mondiale.

Prix Nobel de la Paix 1946

En 1946, à près de 80 ans, Emily Greene Balch reçoit le prix Nobel de la paix, qu'elle partage avec John Raleigh Mott. Le comité Nobel reconnaît ainsi "sa activité de pionnière dans le travail pour la paix" et "son enseignement selon lequel la pacification n'est pas possible sans la compréhension internationale et la coopération économique".

Dans son discours d'acceptation, prononcé à Oslo, Emily Greene Balch souligne que "la paix n'est pas simplement l'absence de guerre, mais la présence de conditions qui rendent la vie digne d'être vécue". Elle rappelle que la fraternité entre les peuples nécessite à la fois une compréhension profonde des mécanismes qui génèrent les conflits et un engagement concret pour les transformer.

Elle utilise l'argent du prix Nobel pour soutenir les œuvres pacifistes et sociales. Modeste et désintéressée, elle continue son engagement jusqu'à ses derniers jours, malgré son âge avancé. Elle meurt le 9 janvier 1961, un jour après son 94ème anniversaire, ayant consacré plus de 45 ans de sa vie au service de la paix.

Héritage et Influence

Pionnière du Pacifisme Scientifique

L'héritage d'Emily Greene Balch réside d'abord dans son approche novatrice du pacifisme. En combinant rigueur académique et engagement militant, elle a montré qu'on pouvait être à la fois scientifiquement rigoureux et moralement engagé. Son travail a jeté les bases des études sur la paix (peace studies) qui se sont développées dans les universités après 1945.

Elle a démontré que la paix nécessite une compréhension approfondie des causes économiques, sociales et politiques des conflits. Cette approche systémique, qui lie questions de paix, de justice économique et de droits humains, est aujourd'hui au cœur des travaux sur la résolution des conflits et la construction de la paix.

Modèle du Pacifisme Féministe

Avec Jane Addams et d'autres femmes de sa génération, Emily Greene Balch a créé un pacifisme féministe qui affirmait que les femmes avaient un rôle spécifique à jouer dans la construction de la paix. La WILPF, qu'elle a contribué à fonder et à diriger, reste aujourd'hui l'une des plus anciennes organisations pacifistes internationales en activité, présente dans plus de 40 pays.

Son exemple montre que l'engagement pour la paix peut exiger de grands sacrifices – elle a perdu sa carrière académique à cause de ses convictions – mais que ces sacrifices ne sont pas vains. Sa constance face à l'adversité, son refus de se laisser intimider par les critiques, son maintien de ses principes même quand ils étaient impopulaires, inspirent encore aujourd'hui les militants pacifistes.

Vision de la Fraternité Internationale

La vision d'Emily Greene Balch d'une fraternité qui transcende les frontières nationales, raciales et ethniques reste d'une grande actualité. Son travail sur l'immigration a montré qu'on pouvait être à la fois patriote et cosmopolite, attaché à sa nation tout en reconnaissant l'humanité commune qui unit tous les peuples.

Son message selon lequel "nous devons remplacer la violence et la haine par la fraternité et la compréhension mutuelle" résonne particulièrement à notre époque de résurgence des nationalismes et des discours de haine. Elle nous rappelle que la fraternité n'est pas un sentiment spontané, mais une valeur qui doit être cultivée par l'éducation, la rencontre, la compréhension mutuelle.

Leçons pour Aujourd'hui

À une époque où les guerres continuent de déchirer le monde, où les inégalités économiques alimentent les tensions, où les migrations massives suscitent des réactions xénophobes, le travail d'Emily Greene Balch reste d'une actualité troublante. Son analyse des liens entre injustice économique et conflit, entre incompréhension culturelle et violence, offre des outils pour comprendre et agir sur les défis contemporains.

Sa vie nous enseigne également qu'on n'est jamais trop vieux pour agir. C'est à 52 ans, après avoir perdu son poste académique, qu'elle a commencé sa véritable carrière de militante pour la paix. Et c'est à 79 ans qu'elle a reçu le prix Nobel. Son exemple montre que l'engagement pour la justice et la paix n'a pas d'âge.

Citations Marquantes

"Nous devons remplacer la violence et la haine par la fraternité et la compréhension mutuelle."
"La paix n'est pas simplement l'absence de guerre, mais la présence de conditions qui rendent la vie digne d'être vécue."
"La fraternité entre les peuples constitue la seule voie vers une paix durable."
"Nous ne pouvons construire la paix que sur des fondations de justice économique et sociale."
"La compréhension mutuelle est essentielle pour prévenir les conflits."

Chronologie

1867

8 janvier : Naissance à Jamaica Plain, Massachusetts

1889

Diplômée du Bryn Mawr College

1890-1891

Études en économie politique à Paris

1896

Professeure d'économie et sociologie au Wellesley College

1904-1906

Étude sur les communautés d'immigrants slaves à Chicago

1910

Publication de "Our Slavic Fellow Citizens"

1915

Participation au Congrès international des femmes à La Haye

1918

Licenciement du Wellesley College pour activités pacifistes ; Publication de "Approaches to the Great Settlement"

1919

Cofondatrice et première secrétaire internationale de la WILPF

1919-1922

Secrétaire internationale de la WILPF

1926

Mission pour la Société des Nations sur la question haïtienne

1927

Publication de "Occupied Haiti"

1934-1935

Secrétaire internationale de la WILPF (second mandat)

1946

Prix Nobel de la Paix (avec John Raleigh Mott)

1961

9 janvier : Décès à Cambridge, Massachusetts, à 94 ans

Bibliographie et Sources

Œuvres d'Emily Greene Balch

  • BALCH, Emily Greene. Our Slavic Fellow Citizens. New York: Charities Publication Committee, 1910.
  • BALCH, Emily Greene. Approaches to the Great Settlement. New York: B.W. Huebsch, 1918.
  • BALCH, Emily Greene. Occupied Haiti. New York: Writers Publishing Company, 1927.
  • BALCH, Emily Greene. The Miracle of Living. New York: Island Press Cooperative, 1941.

Biographies et études

  • RANDALL, Mercedes M. Improper Bostonian: Emily Greene Balch. New York: Twayne Publishers, 1964.
  • HERMAN, Sondra R. Eleven Against War: Studies in American Internationalist Thought, 1898-1921. Stanford: Hoover Institution Press, 1969.

Ressources en ligne