Elie Wiesel
30 septembre 1928 - 2 juillet 2016
"Le contraire de l'amour n'est pas la haine, c'est l'indifférence. Le contraire de la beauté n'est pas la laideur, c'est l'indifférence. Le contraire de la foi n'est pas l'hérésie, c'est l'indifférence. Et le contraire de la vie n'est pas la mort, mais l'indifférence entre la vie et la mort."
Vie et Parcours
Enfance Pieuse en Transylvanie
Eliezer Wiesel naît le 30 septembre 1928 à Sighet, petite ville de Transylvanie roumaine (aujourd'hui en Roumanie, près de la frontière ukrainienne). Il grandit dans une famille juive hassidique profondément religieuse. Son père, Shlomo Wiesel, est commerçant et figure respectée de la communauté juive. Sa mère, Sarah (née Feig), est la fille d'un rabbin de Vișeu de Sus. Elie a trois sœurs : Hilda (l'aînée), Beatrice (Bea) et Tzipora, la plus jeune.
L'enfance d'Elie est imprégnée de spiritualité juive. Il étudie le Talmud, la Torah et s'intéresse à la Kabbale, la mystique juive, sous la guidance de Moché le Bedeau, personnage qui marquera profondément son parcours spirituel. La communauté juive de Sighet est vibrante, comptant environ 10 000 membres sur une population de 25 000 habitants. Elie grandit dans un environnement où la foi juive structure chaque aspect de la vie quotidienne.
Cette enfance heureuse et pieuse sera brutalement interrompue. Bien que la Seconde Guerre mondiale ait commencé en 1939, les Juifs de Sighet restent relativement épargnés jusqu'en 1944, la Transylvanie étant sous contrôle hongrois. Moché le Bedeau, déporté en 1942, revient à Sighet pour avertir la communauté des massacres, mais personne ne le croit. Cette incrédulité tragique sera l'un des thèmes récurrents dans l'œuvre de Wiesel.
L'Enfer d'Auschwitz et Buchenwald
Au printemps 1944, la Hongrie, alliée de l'Allemagne nazie, permet aux nazis d'occuper la Transylvanie. Le 16 mai 1944, Elie Wiesel, alors âgé de 15 ans, est déporté avec toute sa famille et la communauté juive de Sighet. Entassés dans des wagons à bestiaux, ils sont transportés vers Auschwitz-Birkenau, le plus grand camp d'extermination nazi.
À l'arrivée à Auschwitz, Elie vit la scène traumatisante de la sélection. Sa mère Sarah et sa petite sœur Tzipora, âgée de 7 ans, sont immédiatement envoyées vers les chambres à gaz. Elie ne les reverra jamais. Il reste avec son père Shlomo. "Jamais je n'oublierai cette nuit, la première nuit de camp, qui a fait de ma vie une nuit longue et sept fois verrouillée", écrira-t-il dans "La Nuit".
Elie et son père sont tatoués (Elie porte le numéro A-7713), puis transférés au camp de travail de Buna-Monowitz (Auschwitz III), où ils sont affectés aux travaux forcés. Durant l'hiver 1944-1945, alors que l'Armée rouge approche, les nazis évacuent le camp. Elie et son père participent à l'une des "marches de la mort" de 70 kilomètres dans la neige jusqu'au camp de Buchenwald en Allemagne.
À Buchenwald, affaibli par la malnutrition, les coups et la dysenterie, Shlomo Wiesel meurt le 29 janvier 1945, quelques semaines avant la libération du camp. Elie, âgé de 16 ans, se retrouve orphelin. Le 11 avril 1945, les troupes américaines libèrent Buchenwald. Elie Wiesel pèse alors 34 kilos. Il a perdu sa mère, son père et sa petite sœur. Seules ses deux sœurs aînées, Hilda et Beatrice, ont survécu dans d'autres camps.
Silence, Écriture et Engagement
Après la libération, Elie est évacué avec 400 autres orphelins vers la France. Il est accueilli dans une maison d'enfants de l'OSE (Œuvre de secours aux enfants) à Écouis, en Normandie, puis à Taverny. Il y retrouve ses deux sœurs survivantes. En 1948, il commence des études de philosophie, de littérature et de psychologie à la Sorbonne à Paris, tout en vivant dans une grande pauvreté.
Pour survivre, il devient journaliste pour des publications juives en français et en yiddish. En 1949, il est envoyé en Israël comme correspondant pour le journal yiddish "Zion in Kamf" et assiste à la création de l'État d'Israël. Durant dix ans après la Shoah, Elie Wiesel garde le silence sur son expérience concentrationnaire, incapable de trouver les mots pour décrire l'indicible.
La rencontre avec l'écrivain catholique français François Mauriac en 1954 est déterminante. Mauriac l'encourage à briser son silence et à témoigner. En 1956, Elie Wiesel publie en yiddish "Un di Velt Hot Geshvign" (Et le monde se taisait), un manuscrit de 862 pages. En 1958, paraît la version française condensée et retravaillée : "La Nuit", un récit de 178 pages qui deviendra l'un des témoignages les plus importants sur la Shoah, traduit en 30 langues et vendu à plus de 10 millions d'exemplaires.
En 1963, Wiesel devient citoyen américain et s'installe définitivement aux États-Unis. Il épouse Marion Erster Rose en 1969, elle-même rescapée de la Shoah, qui deviendra sa traductrice. Ils auront un fils, Shlomo Elisha, nommé en mémoire du père d'Elie. Il enseigne les sciences humaines, la littérature et la philosophie à l'Université de Boston de 1976 jusqu'à sa retraite en 2013.
Actions et Réalisations
Témoin Universel de la Shoah
Elie Wiesel consacra sa vie à témoigner de l'Holocauste et à défendre la mémoire des six millions de Juifs assassinés. "La Nuit" n'était que le premier d'une œuvre prolifique de plus de 60 livres, dont 40 œuvres littéraires (romans, essais, pièces de théâtre, mémoires). Ses œuvres majeures incluent "L'Aube" (1960), "Le Jour" (1961), "Les Portes de la forêt" (1964), "Le Mendiant de Jérusalem" (1968, Prix Médicis), et ses mémoires "Tous les fleuves vont à la mer" (1994) et "...Et la mer n'est pas remplie" (1996).
Son témoignage posait des questions théologiques profondes : "Où était Dieu à Auschwitz ?" Comment maintenir la foi après avoir vu l'abîme du mal humain ? Wiesel n'offrait pas de réponses faciles, mais sa lutte spirituelle inspirait des millions de personnes. Il disait : "Je n'ai pas perdu ma foi en Dieu, mais j'ai perdu ma foi en l'homme."
Combat Contre l'Oubli et l'Indifférence
Le combat de Wiesel ne se limitait pas à la mémoire de la Shoah. Il affirmait constamment : "Pour les morts et les vivants, nous devons témoigner." Sa conviction profonde était que l'oubli des victimes serait une seconde mort, une victoire posthume des bourreaux. "L'oubli, c'est le secret de la rédemption", dit le Baal Shem Tov. Wiesel répondait : "Le secret de la rédemption, c'est la mémoire."
Mais son message dépassait la communauté juive. Il voyait dans l'indifférence le véritable ennemi de l'humanité : "Le contraire de l'amour n'est pas la haine, c'est l'indifférence." Il enseignait que le silence face à l'oppression est complice. Cette philosophie le conduisit à s'engager pour de nombreuses causes de justice dans le monde.
Défenseur des Opprimés du Monde Entier
Wiesel élargit son combat bien au-delà de la mémoire de la Shoah. Il dénonça les génocides au Cambodge sous les Khmers rouges, au Rwanda, en Bosnie, au Darfour. Il plaida pour les droits des Juifs soviétiques privés de liberté religieuse, organisant des manifestations et rencontrant les dirigeants soviétiques. Il soutint les victimes de l'apartheid en Afrique du Sud, les Kurdes persécutés, les réfugiés du Kosovo.
En 1978, le président Jimmy Carter le nomme président de la Commission présidentielle sur l'Holocauste, qui recommande la création du United States Holocaust Memorial Museum à Washington, inauguré en 1993. Wiesel préside le Conseil du musée de 1980 à 1986. Ce musée est devenu l'institution de référence mondiale pour l'enseignement et la mémoire de la Shoah, accueillant des millions de visiteurs.
Prix Nobel de la Paix 1986
Le 14 octobre 1986, Elie Wiesel reçoit le prix Nobel de la paix. Le comité Nobel le décrit comme un "messager pour l'humanité" dont le message est "paix, expiation et dignité humaine". Dans son discours d'acceptation prononcé à Oslo, Wiesel déclare : "Aucun être humain n'est au-dessus de tout autre être humain. [...] Je jure de ne jamais me taire quand et où que ce soit des êtres humains endurent souffrance et humiliation. Nous devons toujours prendre parti. La neutralité aide l'oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le bourreau, jamais celui qui souffre."
Wiesel utilise l'argent du prix Nobel pour créer la Fondation Elie Wiesel pour l'Humanité, dont la mission est de "combattre l'indifférence, l'intolérance et l'injustice" par le dialogue international et la jeunesse.
Voix Morale Indépendante
Wiesel n'hésitait jamais à critiquer les puissants, y compris ses amis. En 1985, il intervient publiquement pour demander au président Reagan de ne pas se rendre au cimetière militaire de Bitburg en Allemagne, où sont enterrés des membres de la Waffen-SS. En 2007, il critique sévèrement le gouvernement israélien pour sa politique envers les Palestiniens, tout en soutenant le droit d'Israël à exister en sécurité.
Il rencontra sept présidents américains (Nixon, Ford, Carter, Reagan, Bush père, Clinton, Bush fils, Obama) et de nombreux dirigeants mondiaux, utilisant son influence morale pour plaider en faveur des opprimés. Le président Obama le décrivit comme "la conscience de l'humanité".
Héritage et Influence
La Mémoire Comme Impératif Moral
L'héritage le plus important de Wiesel est d'avoir transformé la mémoire de la Shoah en impératif moral universel. Il a montré que se souvenir des victimes n'était pas seulement un devoir envers les morts, mais une responsabilité envers les vivants et les générations futures. Son œuvre a contribué à faire de l'enseignement de l'Holocauste une partie intégrante de l'éducation dans de nombreux pays.
"La Nuit" est désormais enseignée dans des milliers d'écoles et d'universités à travers le monde. Des millions d'étudiants ont découvert l'horreur de la Shoah à travers les yeux du jeune Elie de 15 ans. Le livre a créé une empathie directe avec les victimes et une compréhension viscérale de ce que signifie la déshumanisation.
Combat Contre l'Indifférence
Le message de Wiesel sur l'indifférence comme le véritable ennemi de l'humanité reste d'une actualité brûlante. À une époque où des génocides et des crimes contre l'humanité continuent de se produire, son appel à ne jamais rester neutre face à l'injustice inspire les militants des droits humains du monde entier. "Nous devons toujours prendre parti", disait-il. "La neutralité aide l'oppresseur, jamais la victime."
Cette philosophie a influencé la doctrine de la "responsabilité de protéger" adoptée par les Nations Unies en 2005, qui affirme que la communauté internationale a la responsabilité d'intervenir pour prévenir les génocides et les crimes contre l'humanité.
Témoin Universel de la Fraternité
Bien qu'ancré dans son identité juive et dans la mémoire de la Shoah, Wiesel transcendait les particularismes pour devenir une voix universelle de la fraternité humaine. Il dénonça les génocides au Cambodge, au Rwanda, au Darfour avec la même passion que lorsqu'il parlait de l'Holocauste. Il enseignait que la souffrance d'un être humain, quelle que soit son origine, doit nous concerner tous.
Sa vision de la fraternité était fondée sur la responsabilité partagée : "Dans une société libre, certains sont coupables, mais tous sont responsables." Cette phrase, empruntée à son ami Abraham Joshua Heschel, résumait sa conviction que nous portons tous une part de responsabilité pour le monde dans lequel nous vivons.
Influence sur le Dialogue Interreligieux
Wiesel a joué un rôle important dans le dialogue judéo-chrétien, notamment avec le pape Jean-Paul II qu'il rencontra à plusieurs reprises. Leurs échanges contribuèrent à l'amélioration des relations entre l'Église catholique et le peuple juif. En 1979, Wiesel accompagna Jean-Paul II lors de sa visite au camp d'Auschwitz.
Leçons pour Aujourd'hui
À l'heure de la montée des négationnismes, des discours de haine et des tentatives de minimiser ou de nier l'Holocauste, l'œuvre de Wiesel reste un rempart essentiel. Son témoignage direct, son autorité morale, son éloquence continuent d'inspirer ceux qui luttent contre l'antisémitisme, le racisme et toutes les formes d'intolérance.
Sa mort le 2 juillet 2016 a suscité un immense hommage mondial. Le président Obama déclara : "Elie était l'une des grandes forces morales de notre temps, et, de bien des manières, la conscience du monde." Le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon salua en lui "un grand maître de l'humanité".
Son message final reste d'une actualité poignante : "Il y a des victoires de l'âme et de l'esprit. Parfois, même si on perd, on gagne." Elie Wiesel a montré qu'on peut traverser l'enfer et en ressortir avec sa dignité, sa compassion et son engagement pour l'humanité intacts.
Citations Marquantes
"Le contraire de l'amour n'est pas la haine, c'est l'indifférence."
"Pour les morts et les vivants, nous devons témoigner."
"Nous devons toujours prendre parti. La neutralité aide l'oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le bourreau, jamais celui qui souffre."
"Jamais je n'oublierai cette nuit, la première nuit de camp, qui a fait de ma vie une nuit longue et sept fois verrouillée." (La Nuit)
"L'oubli, ce serait insulter et trahir les morts."
"Aucun être humain n'est au-dessus de tout autre être humain."
"Je n'ai pas perdu ma foi en Dieu, mais j'ai perdu ma foi en l'homme."
"Il y a des victoires de l'âme et de l'esprit. Parfois, même si on perd, on gagne."
Chronologie
30 septembre : Naissance à Sighet, Transylvanie (Roumanie)
16 mai : Déportation à Auschwitz avec sa famille ; Mère et petite sœur gazées à l'arrivée
29 janvier : Mort du père à Buchenwald ; 11 avril : Libération de Buchenwald
Accueil en France, maison d'enfants de l'OSE
Début des études à la Sorbonne (philosophie, littérature, psychologie)
Correspondant en Israël lors de la création de l'État
Rencontre déterminante avec François Mauriac
Publication en yiddish "Un di Velt Hot Geshvign" (Et le monde se taisait)
Publication de "La Nuit" en français
Obtention de la citoyenneté américaine
Mariage avec Marion Erster Rose
Prix Médicis pour "Le Mendiant de Jérusalem"
Professeur à l'Université de Boston
Président de la Commission présidentielle sur l'Holocauste
Intervention publique contre la visite de Reagan à Bitburg
Prix Nobel de la Paix ; Création de la Fondation Elie Wiesel pour l'Humanité
Inauguration du United States Holocaust Memorial Museum
2 juillet : Décès à Manhattan, New York, à l'âge de 87 ans
Bibliographie et Sources
Œuvres majeures d'Elie Wiesel
- WIESEL, Elie. La Nuit. Paris : Les Éditions de Minuit, 1958.
- WIESEL, Elie. L'Aube. Paris : Seuil, 1960.
- WIESEL, Elie. Le Jour. Paris : Seuil, 1961.
- WIESEL, Elie. Les Portes de la forêt. Paris : Seuil, 1964.
- WIESEL, Elie. Le Mendiant de Jérusalem. Paris : Seuil, 1968. (Prix Médicis)
- WIESEL, Elie. Tous les fleuves vont à la mer : Mémoires I. Paris : Seuil, 1994.
- WIESEL, Elie. ...Et la mer n'est pas remplie : Mémoires II. Paris : Seuil, 1996.
Biographies et études
- KOLBERT, Jack. The Worlds of Elie Wiesel: An Overview of His Career and His Major Themes. Susquehanna University Press, 2001.
- ROSEN, Alan. Sounds of Defiance: The Holocaust, Multilingualism, and the Problem of English. University of Nebraska Press, 2005.