Desmond Tutu
7 octobre 1931 - 26 décembre 2021
"Mon humanité est inextricablement liée à la tienne. Nous ne pouvons être humains qu'ensemble."
Vie et Parcours
Enfance sous l'Apartheid
Desmond Mpilo Tutu naît le 7 octobre 1931 à Klerksdorp, une petite ville minière de la province du Transvaal (aujourd'hui partie du Nord-Ouest) en Afrique du Sud. Son prénom, Mpilo, signifie "vie" en langue xhosa. Il est le fils de Zacheriah Zililo Tutu, enseignant, et d'Aletha Tutu, domestique et cuisinière dans une école pour aveugles. La famille est de confession méthodiste, mais le jeune Desmond sera profondément marqué par le christianisme anglican.
Desmond grandit dans une Afrique du Sud marquée par la ségrégation raciale, qui se durcit encore en 1948 avec l'arrivée au pouvoir du Parti national et l'instauration officielle de l'apartheid. Ce système institutionnalisé de ségrégation raciale classe les citoyens sud-africains en groupes raciaux (Blancs, Noirs, Métis, Asiatiques) et leur impose des droits et des devoirs différents. Les Noirs, qui représentent la majorité de la population, sont privés de la plupart de leurs droits civiques et politiques.
En 1943, la famille déménage à Johannesburg où le père devient directeur de l'école primaire méthodiste pour Noirs de Roodepoort. Desmond fréquente cette école puis le lycée de Munsieville. C'est dans cette ville qu'il rencontre Trevor Huddleston, un prêtre anglican britannique engagé contre l'apartheid, qui deviendra son mentor et une influence décisive sur sa vocation religieuse et son engagement pour la justice sociale.
Vocation Religieuse et Formation Théologique
Adolescent, Desmond rêve de devenir médecin. Il est accepté à l'école de médecine mais sa famille ne peut se permettre de payer les frais de scolarité. Il se tourne alors vers l'enseignement, comme son père. Il obtient un diplôme d'enseignant au Pretoria Bantu Normal College en 1953, puis une licence d'arts à l'Université d'Afrique du Sud (UNISA) en 1954. Il enseigne d'abord au lycée de Munsieville, puis au lycée de Krugersdorp de 1955 à 1957.
En 1953, Desmond épouse Nomalizo Leah Shenxane, qu'il a rencontrée alors qu'il était enseignant. Ils auront ensemble quatre enfants : Trevor Thamsanqa, Theresa Thandeka, Naomi Nontombi et Mpho Andrea. Leur mariage durera jusqu'à la mort de Desmond, soit près de 70 ans, et Leah sera son soutien indéfectible tout au long de sa vie.
En 1955, le gouvernement de l'apartheid promulgue le Bantu Education Act qui impose un système d'éducation inférieur pour les Noirs. Profondément indigné par cette loi raciste, Desmond démissionne de son poste d'enseignant en 1957. Il décide alors de se consacrer à l'Église. Il commence ses études théologiques au St. Peter's Theological College à Rosettenville, Johannesburg, où il obtient sa licence en théologie. Il est ordonné diacre anglican en 1960 puis prêtre en 1961.
Montée en Responsabilités Ecclésiastiques
De 1962 à 1966, Desmond Tutu poursuit ses études au King's College de Londres, où il obtient une licence puis une maîtrise en théologie. Durant cette période en Angleterre, lui et sa famille vivent pour la première fois dans une société sans ségrégation raciale institutionnalisée. Cette expérience renforce sa conviction que l'apartheid n'est ni naturel ni inévitable.
De retour en Afrique du Sud, il enseigne la théologie au Federal Theological Seminary puis à l'Université nationale du Lesotho. En 1972, il retourne en Angleterre comme vice-directeur du Theological Education Fund du Conseil œcuménique des Églises. En 1975, il devient le premier Noir nommé doyen de la cathédrale Sainte-Marie de Johannesburg, poste qu'il occupe jusqu'en 1976.
En 1976, il est nommé évêque du Lesotho. L'année suivante, en 1978, il devient le premier Noir à occuper le poste de secrétaire général du Conseil sud-africain des Églises (South African Council of Churches - SACC), position stratégique qu'il utilisera pour organiser la résistance non-violente à l'apartheid. En 1985, il est élu évêque de Johannesburg, devenant ainsi le premier évêque anglican noir de cette ville. L'année suivante, en 1986, il est élu archevêque du Cap et primat de l'Église anglicane d'Afrique australe, devenant le premier Noir à occuper cette fonction prestigieuse.
Actions et Réalisations
Leader Moral de la Lutte Anti-Apartheid
À partir de sa nomination comme secrétaire général du Conseil sud-africain des Églises en 1978, Desmond Tutu devient l'une des voix les plus puissantes contre l'apartheid. Alors que les principaux leaders politiques noirs, comme Nelson Mandela, sont en prison ou en exil, Tutu utilise sa position ecclésiastique et sa stature morale pour dénoncer inlassablement l'injustice du système raciste.
Il prône constamment la résistance non-violente, inspiré par Mahatma Gandhi et Martin Luther King Jr. Il organise des marches pacifiques, des prières publiques, des campagnes de désobéissance civile. En 1980, il mène une campagne appelant au boycott économique international de l'Afrique du Sud, ce qui lui vaut d'être brièvement interdit de déplacement par le gouvernement. Son passeport lui est confisqué en 1981, puis rendu après des protestations internationales.
Tutu comprend que la lutte contre l'apartheid n'est pas seulement politique mais aussi profondément spirituelle et morale. Il dénonce l'apartheid comme "blasphématoire", "totalement immoral, mauvais et non-chrétien". Il insiste sur le fait que tous les êtres humains, quelle que soit leur couleur de peau, sont créés à l'image de Dieu et méritent donc une égale dignité. Cette approche théologique donne une force morale immense à son combat.
Prix Nobel de la Paix et Reconnaissance Internationale
En 1984, Desmond Tutu reçoit le prix Nobel de la paix "pour son rôle d'unificateur dans la campagne non-violente visant à résoudre le problème de l'apartheid en Afrique du Sud". Le comité Nobel reconnaît ainsi son leadership moral et son courage face à un régime oppressif. Dans son discours d'acceptation, Tutu remercie le peuple sud-africain pour son "espoir inébranlable" et réitère son engagement pour une Afrique du Sud non-raciale et démocratique.
Ce prix renforce considérablement sa stature internationale et amplifie sa voix. Il devient un ambassadeur mondial de la lutte contre l'apartheid, voyageant à travers le monde pour sensibiliser l'opinion publique et faire pression sur les gouvernements pour qu'ils imposent des sanctions économiques contre le régime sud-africain. Ces sanctions joueront un rôle crucial dans l'effondrement de l'apartheid.
Médiateur durant les Années de Transition
Durant les années turbulentes de transition vers la démocratie (1990-1994), Desmond Tutu joue un rôle crucial de médiateur. Alors que des violences intercommunautaires menacent de faire dérailler le processus de négociation, notamment entre l'ANC (African National Congress) de Nelson Mandela et l'Inkatha Freedom Party, Tutu intervient à plusieurs reprises pour apaiser les tensions.
Sa petite taille physique (1,68 m) contraste avec son immense stature morale. On se souvient de scènes où il s'interpose physiquement entre des groupes armés pour empêcher des affrontements. Son courage personnel, combiné à son autorité morale, lui permet de calmer des situations explosives où d'autres auraient échoué.
Tutu joue également un rôle important dans le maintien du cap non-violent de la transition. Alors que certains, exaspérés par la lenteur des négociations et les provocations du régime, appelaient à une escalade de la violence, Tutu continue de prôner la réconciliation et le dialogue. "Nous sommes des prisonniers de l'espoir", dit-il souvent, affirmant sa conviction inébranlable que l'Afrique du Sud peut devenir une "nation arc-en-ciel" où toutes les races vivent ensemble en harmonie.
Commission Vérité et Réconciliation
L'œuvre la plus célèbre de Desmond Tutu est sans doute sa présidence de la Commission Vérité et Réconciliation (Truth and Reconciliation Commission - TRC), créée en 1995 par le président Nelson Mandela. Cette commission avait pour mission d'enquêter sur les violations des droits de l'homme commises durant l'apartheid et de créer les conditions d'une réconciliation nationale.
Le concept était révolutionnaire : offrir l'amnistie aux auteurs de crimes politiques en échange d'une confession publique complète de leurs actes. L'objectif n'était pas la vengeance mais la vérité et la réconciliation. "Sans pardon, il n'y a pas d'avenir", répétait Tutu. "Mais sans confession, il ne peut y avoir de pardon."
De 1996 à 1998, Tutu préside cette commission avec une combinaison rare de fermeté et de compassion. Les audiences publiques sont diffusées à la télévision, permettant aux Sud-Africains de toutes races d'entendre les témoignages des victimes et les confessions des bourreaux. Tutu pleure souvent publiquement en entendant les récits de torture et de souffrance, montrant une empathie profonde pour les victimes tout en maintenant un processus équitable pour tous.
La TRC n'a pas été parfaite et a fait l'objet de critiques, tant de ceux qui la trouvaient trop clémente envers les criminels que de ceux qui estimaient qu'elle ne suffisait pas à obtenir justice pour les victimes. Mais elle reste une expérience unique de justice transitionnelle qui a inspiré des processus similaires dans de nombreux pays sortant de conflits. Le concept d'ubuntu – "je suis parce que nous sommes" – que Tutu a placé au cœur du travail de la commission, a donné un fondement philosophique africain à cette approche de la réconciliation.
Militant Universel des Droits Humains
Après la fin de l'apartheid, Desmond Tutu n'a pas pris sa retraite de l'activisme. Il est devenu une voix morale mondiale sur de nombreuses questions. Il a critiqué le gouvernement de l'ANC lorsqu'il estimait que celui-ci s'éloignait des valeurs de justice et de transparence, montrant qu'il n'avait peur de personne et que ses principes comptaient plus que la loyauté partisane.
Il s'est prononcé en faveur des droits des personnes LGBT, position courageuse dans une Afrique où l'homophobie reste très répandue. "Je ne vénérerais pas un Dieu homophobe", a-t-il déclaré. "Je refuse de me rendre dans un paradis homophobe." Il a comparé la discrimination basée sur l'orientation sexuelle à celle basée sur la race.
Il s'est également engagé pour la cause palestinienne, comparant la situation dans les territoires occupés à l'apartheid sud-africain, ce qui lui a valu des critiques virulentes. Il a plaidé pour la paix au Moyen-Orient, appelant à la fois à la fin de l'occupation israélienne et à la reconnaissance du droit d'Israël à exister en sécurité.
Il a rejoint The Elders (Les Anciens), un groupe de leaders mondiaux indépendants fondé par Nelson Mandela en 2007, qui travaille pour la paix et les droits humains dans le monde. Aux côtés de figures comme Jimmy Carter, Kofi Annan et Mary Robinson, il a continué à intervenir sur les grands enjeux mondiaux jusqu'à ses dernières années.
Héritage et Influence
Philosophie de l'Ubuntu et de la Réconciliation
L'héritage le plus profond de Desmond Tutu est peut-être sa philosophie de l'ubuntu et de la réconciliation. Ubuntu, ce concept africain selon lequel "une personne est une personne à travers les autres personnes", a été au cœur de toute sa pensée et de son action. Comme il l'exprimait : "Mon humanité est inextricablement liée à la tienne. Nous ne pouvons être humains qu'ensemble."
Cette vision radicalement relationnelle de l'humanité s'oppose au rationalisme individualiste occidental. Elle affirme que notre essence même d'êtres humains est constituée par nos relations avec les autres. Nous ne sommes pas des individus isolés qui choisissent ensuite d'entrer en relation ; nous sommes fondamentalement des êtres-en-relation, et notre humanité se construit et se réalise dans ces relations.
Cette philosophie a des implications pratiques profondes pour la justice et la réconciliation. Si nous sommes ainsi liés les uns aux autres, alors l'oppression de l'un diminue l'humanité de tous, y compris celle de l'oppresseur. Et la libération ne peut venir que par la réconciliation qui restaure l'humanité de tous. C'est pourquoi Tutu pouvait dire : "Un oppresseur est une victime autant qu'une victime est une victime."
Modèle de Justice Transitionnelle
La Commission Vérité et Réconciliation sud-africaine, malgré ses imperfections, est devenue un modèle de référence pour les pays sortant de périodes de violence et de répression. Plus de 40 pays à travers le monde ont créé leurs propres commissions vérité, inspirées de l'expérience sud-africaine. De l'Argentine au Rwanda, de la Sierra Leone au Timor oriental, le modèle de recherche de la vérité et de réconciliation plutôt que de vengeance a été adopté et adapté.
L'approche de Tutu a montré qu'il était possible de briser le cycle de la violence sans pour autant accepter l'impunité totale. En offrant l'amnistie en échange de la vérité complète, la TRC a créé un espace pour que les victimes soient entendues, pour que les crimes soient reconnus publiquement, et pour qu'un processus de guérison collective puisse commencer.
Champion de la Dignité Humaine Universelle
Tout au long de sa vie, Desmond Tutu a été un défenseur infatigable de la dignité humaine universelle. Que ce soit contre l'apartheid, pour les droits des LGBT, pour la justice palestinienne, ou contre la corruption de gouvernements africains, son message était toujours le même : chaque être humain possède une dignité inaliénable qui doit être respectée.
Son courage pour défendre des causes impopulaires, même au risque d'être critiqué par ses propres alliés, montre l'intégrité de ses convictions. Il n'a jamais sacrifié ses principes pour la commodité politique ou la popularité. Cette cohérence morale lui a valu un respect universel, même de la part de ceux qui n'étaient pas d'accord avec toutes ses positions.
Leçons pour Aujourd'hui
À une époque marquée par les divisions croissantes – raciales, politiques, religieuses – le message de Desmond Tutu sur l'ubuntu et la fraternité humaine reste d'une actualité brûlante. Son insistance sur le fait que "nous ne pouvons être humains qu'ensemble" nous rappelle que nos destins sont liés, que l'oppression de certains diminue l'humanité de tous.
Son approche de la réconciliation offre un chemin alternatif au cycle apparemment sans fin de violence et de contre-violence qui marque de nombreux conflits contemporains. Sans nier la nécessité de la justice, il a montré qu'on pouvait chercher une justice restaurative plutôt que simplement punitive, une justice qui vise à restaurer l'humanité de tous plutôt qu'à perpétuer la division.
Enfin, son rire contagieux, son sens de l'humour même dans les moments les plus sombres, son refus de se laisser écraser par le poids du mal qu'il combattait, nous rappellent que la joie et l'espoir sont aussi des actes de résistance. "L'espoir est être capable de voir qu'il y a de la lumière malgré toute l'obscurité", disait-il. Cette capacité à maintenir l'espoir face au désespoir est peut-être son plus grand don à l'humanité.
Citations Marquantes
"Mon humanité est inextricablement liée à la tienne. Nous ne pouvons être humains qu'ensemble."
"Si vous êtes neutre dans des situations d'injustice, vous avez choisi le côté de l'oppresseur."
"Sans pardon, il n'y a pas d'avenir. Mais sans confession, il ne peut y avoir de pardon."
"Nous sommes des prisonniers de l'espoir."
"L'espoir est être capable de voir qu'il y a de la lumière malgré toute l'obscurité."
"Je ne vénérerais pas un Dieu homophobe. Je refuse de me rendre dans un paradis homophobe."
"Ne faites pas simplement le bien, faites le bien quand personne ne vous regarde."
"L'apartheid est blasphématoire, totalement immoral, mauvais et non-chrétien."
Chronologie
7 octobre : Naissance à Klerksdorp, Transvaal
Instauration officielle de l'apartheid en Afrique du Sud
Diplôme d'enseignant au Pretoria Bantu Normal College ; mariage avec Leah Shenxane
Licence d'arts à l'Université d'Afrique du Sud (UNISA)
Démission de l'enseignement suite au Bantu Education Act
Ordination comme diacre anglican
Ordination comme prêtre anglican
Études au King's College, Londres
Premier Noir nommé doyen de la cathédrale Sainte-Marie de Johannesburg
Évêque du Lesotho
Secrétaire général du Conseil sud-africain des Églises
Prix Nobel de la Paix
Évêque de Johannesburg
Archevêque du Cap et primat de l'Église anglicane d'Afrique australe
Libération de Nelson Mandela
Premières élections démocratiques en Afrique du Sud
Président de la Commission Vérité et Réconciliation
Retraite comme archevêque du Cap
Membre fondateur de The Elders
26 décembre : Décès au Cap à l'âge de 90 ans
Bibliographie et Sources
Œuvres de Desmond Tutu
- TUTU, Desmond. Crying in the Wilderness: The Struggle for Justice in South Africa. Grand Rapids: Eerdmans, 1982.
- TUTU, Desmond. The Rainbow People of God. New York: Doubleday, 1994.
- TUTU, Desmond. No Future Without Forgiveness. New York: Doubleday, 1999.
- TUTU, Desmond. God Has a Dream: A Vision of Hope for Our Time. New York: Doubleday, 2004.
- TUTU, Desmond et Mpho TUTU. Made for Goodness: And Why This Makes All the Difference. New York: HarperOne, 2010.
- TUTU, Desmond et Mpho TUTU. The Book of Forgiving: The Fourfold Path for Healing Ourselves and Our World. New York: HarperOne, 2014.
Biographies
- ALLEN, John. Rabble-Rouser for Peace: The Authorized Biography of Desmond Tutu. London: Rider, 2006.
- GISH, Steven D. Desmond Tutu: A Biography. Westport: Greenwood Press, 2004.