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"Au début, je pensais que je me battais pour sauver les hévéas ; puis j'ai pensé que je me battais pour sauver la forêt amazonienne. Maintenant, je sais que je me bats pour l'humanité."

Vie et Parcours

Enfance au Cœur de la Forêt Amazonienne

Francisco Alves Mendes Filho, dit Chico Mendes, naît le 15 décembre 1944 à Xapuri, dans l'État de l'Acre, à l'ouest du Brésil, en pleine forêt amazonienne. Son père faisait partie de la "Rubber Army" (Armée du caoutchouc), ces 50 000 hommes recrutés en 1943 dans le nord-est du Brésil et expédiés en Amazonie pour l'exploitation du caoutchouc comme effort de guerre. Alors que la Malaisie était occupée par les Japonais, les États-Unis manquaient désespérément de caoutchouc, et le Brésil promit de relancer son industrie pour répondre à ce besoin.

Après la Seconde Guerre mondiale, les saigneurs ou seringueiros (personnes qui récoltent le latex en incisant les hévéas) furent abandonnés à leur propre sort. Beaucoup moururent de maladies ou d'attaques d'animaux sauvages. La famille Mendes survécut, mais dans des conditions difficiles. Chico grandit dans la forêt luxuriante, entouré de tapirs, de panthères et d'hévéas striés comme s'ils avaient été tatoués.

À peine âgé de neuf ans (certaines sources disent onze ans), Chico endosse la vie de seringueiro. Chaque jour, il sillonne la forêt sur des terrains accidentés, couteau à la main, pour zébrer les hévéas et récolter leur "lait" qui, une fois raffiné, peut être transformé en latex. C'est une vie dure et frugale, mais que Chico Mendes chérit et qu'il aura à cœur de défendre toute sa vie. Il ne fréquente pas l'école et grandit analphabète, comme la plupart des seringueiros de son époque.

Éveil à la Conscience Politique et Sociale

Dans les années 1960 (1963-1965 plus précisément), à cause de la concurrence des cultures d'hévéa développées en Asie et du caoutchouc synthétique, les prix du latex naturel s'effondrent, plongeant de nombreux ouvriers dans la misère. L'industrie brésilienne du caoutchouc naturel s'écroule. De petites parcelles de forêt sont vendues aux latifundistes (propriétaires terriens du sud du Brésil). Les délogements de familles de seringueiros qui y vivent commencent, afin de convertir les terres en champs et pâtures pour l'élevage de bétail destiné à l'exportation.

La déforestation s'intensifie fortement dans les années 1970. Les conflits entre seringueiros et latifundistes se multiplient, avec des expulsions de familles par la force. À cette époque, Chico Mendes rencontre Euclides Fernandes Tavora, un vieux militant communiste qui avait participé à toutes les insurrections sociales et populaires du Brésil. Cet homme remarquable apprend à lire et à écrire à Chico et lui transmet les principes du marxisme et de la lutte sociale. Cette rencontre est décisive : elle transforme un simple seringueiro en un leader syndical et politique conscient.

Chico Mendes s'imprègne également du christianisme révolutionnaire de la libération à travers les communautés ecclésiales de base. Son engagement écologiste radical puise ainsi à deux sources complémentaires : le christianisme de la libération et le marxisme. Il comprend que défendre la forêt, c'est aussi défendre les peuples qui y vivent : les seringueiros, les Amérindiens, les descendants d'esclaves (quilombolas).

Naissance d'un Leader Syndical et Écologiste

C'est à cette période que Chico Mendes fonde le premier syndicat de travailleurs ruraux de sa région. En 1975, il se présente aux élections municipales de sa commune (Xapuri) sous l'étiquette du Parti des travailleurs (PT), parti socialiste auquel il appartient. Il est élu et y devient l'un des principaux membres locaux de l'équipe socialiste.

En 1976, il organise la première action pacifiste de résistance avec un groupe de seringueiros, l'empate (qui signifie "match nul" en portugais). Cette tactique non-violente consiste à occuper une partie de la forêt convoitée par les latifundistes pour en empêcher le défrichage par les bûcherons. Lors de manifestations pacifiques, le syndicat, aidé d'une partie de la population, tente de désarmer pacifiquement les gardes payés par les grands propriétaires, tout en manifestant pour la protection de la forêt. En 13 ans, il y aura 45 empates qui sauveront environ 15 000 km² de forêt amazonienne !

Cependant, la résistance des propriétaires est parfois violente. En 1980, Wilson Pinheiro, ami proche de Chico Mendes et leader syndicaliste, est assassiné. Cette mort tragique renforce la détermination de Chico à poursuivre le combat, tout en restant fidèle à la non-violence.

Actions et Réalisations

Création du Conseil National des Seringueiros

Voyant que la forêt reculait de plus en plus rapidement, et comprenant que le lobby des propriétaires terriens en était responsable, Chico Mendes cherche à unir les seringueiros au-delà des frontières locales. Il fonde l'Union des travailleurs ruraux de Xapuri et en devient le président. Mais son ambition est plus large : créer un mouvement national.

En 1985, il organise un événement majeur qui concrétise sa volonté d'unir les peuples de la forêt amazonienne : le Conseil national des seringueiros brésiliens. La première réunion de ce nouveau syndicat se tient dans la capitale Brasilia où affluent des seringueiros venus de tout le pays, dont beaucoup n'avaient jamais quitté la forêt ou leur localité. Chico réussit à convaincre la plupart d'entre eux des risques induits par la déforestation, l'ouverture de nouvelles routes, le développement de l'élevage, montrant les menaces qui pèsent sur les moyens de subsistance des peuples et populations vivant en forêt et de la forêt.

Ce congrès attire l'attention du monde entier sur la situation de l'Amazonie. Chico Mendes y démontre qu'il ne se bat pas seulement pour une question locale, mais pour une cause universelle qui concerne toute l'humanité.

Invention des "Réserves Extractivistes"

C'est au cours de ce congrès de 1985 qu'est inventé un nouveau mode de conservation de l'environnement, révolutionnaire dans sa conception : les "réserves extractivistes". Chico Mendes et les participants proposent de créer des zones forestières qui ne pourraient être exploitées que de manière durable par les seringueiros et autres populations traditionnelles (cueilleurs de noix du Brésil, pêcheurs, etc.).

Ainsi, les forêts continueraient à fournir une subsistance à une partie de la population, mais seraient protégées du capitalisme mondialisé par leurs habitants, qui savent ne pas prélever plus que la juste part. Ce modèle allie défense des populations précaires, protection de l'environnement et lutte contre le capitalisme prédateur. Il préfigure les concepts modernes de développement durable et de gestion communautaire des ressources naturelles.

Chico préconise que ces réserves soient gérées par les communautés traditionnelles elles-mêmes, produisant de façon durable des produits tels que le latex, la noix du Brésil, les fruits, les plantes médicinales. Cette vision s'oppose radicalement tant au modèle de conservation "forteresse" (qui exclut les populations locales) qu'au modèle de développement prédateur des latifundistes.

Alliance des Peuples de la Forêt

Chico Mendes a conscience que l'Amazonie n'est pas seulement une zone de grande diversité biologique : sa pluralité est aussi sociale, culturelle, linguistique, religieuse. Il comprend que les seringueiros ne peuvent gagner seuls leur combat. Face aux pouvoirs des possédants, des grands propriétaires et des firmes transnationales, l'unité dans la lutte est une exigence vitale, à la fois pour la cause écologique et la cause sociale.

En 1986, Chico Mendes décide de s'allier avec l'un de ses amis, le chef indien amazonien Ailton Krenak, du Conseil national des peuples indigènes. Ainsi naît l'Alliance des peuples de la forêt (Aliança dos Povos da Floresta). Le combat des seringueiros et des autres travailleurs de la forêt qui vivent de l'extraction (châtaigne, jute, noix de babaçu) rejoint celui des peuples autochtones. L'Union des nations indiennes avait été créée au début des années 1980 pour obtenir des droits fonciers statutairement et légalement reconnus.

Chico Mendes déclare alors : "Plus jamais un de nos camarades ne fera couler le sang de l'autre. Ensemble, nous pouvons défendre la nature, qui est le lieu où nos gens ont appris à vivre, à élever leurs enfants et à développer leurs capacités, dans une pensée en harmonie avec la nature, avec l'environnement et avec tous les êtres qui habitent ici. On ne peut pas défendre la forêt sans défendre les peuples qui y vivent."

Reconnaissance Internationale

L'engagement de Chico Mendes devient de plus en plus connu au niveau international. Des organisations écologistes le soutiennent dans son action de protection de l'Amazonie. En 1987, il se rend aux États-Unis où il rencontre des membres de la Banque mondiale. Il propose de cesser la construction des autoroutes qui pénètrent la forêt, de créer des réserves naturelles dans lesquelles seraient protégées les différentes plantes de la forêt amazonienne ainsi que les tribus amérindiennes. Par son implication dans les discussions de projets brésiliens, il parvient à bloquer des projets routiers qui menaçaient l'Amazonie.

La même année, il reçoit des Nations unies le prix Global 500, décerné par le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE). Il obtient également le prix de la Better World Society (Société pour un monde meilleur), créé par Ted Turner, fondateur de la chaîne de télévision CNN. Ces récompenses internationales consacrent son statut de figure emblématique de la lutte écologique.

En 1988, le film documentaire "Banking Disaster" du britannique Adrian Cowell fait connaître Chico Mendes dans le monde entier. Le documentaire montre comment les prêts de la Banque mondiale financent la destruction de l'Amazonie.

Dernier Combat et Assassinat

En 1988, Chico Mendes lance une campagne pour stopper la déforestation d'une zone où était planifiée une réserve forestière, le Seringal Cachoeira, entamée par un grand éleveur brésilien, Darly Alves da Silva. Chico Mendes réussit non seulement à bloquer la déforestation et à créer la réserve prévue, mais il réussit aussi à ce qu'un mandat d'arrêt soit émis contre l'éleveur suite à un meurtre commis dans un autre État. La police fédérale émet le mandat d'arrêt, mais n'y donne jamais suite.

De plus en plus connu pour ses appels à la "résistance pacifique" lors de ses actions en faveur de la sauvegarde de la forêt amazonienne, Chico Mendes excède les éleveurs, et tout particulièrement Darly Alves da Silva. Menacé de mort à plusieurs reprises, Chico continue néanmoins son combat. Le 22 décembre 1988, à Xapuri, à l'âge de 44 ans, Chico Mendes est assassiné devant sa maison, devant sa famille, par des tueurs à gages payés par Darly Alves da Silva. Il reçoit un coup de fusil à bout portant alors qu'il sort de chez lui.

En 1990, les propriétaires terriens Darcy et Darly Alves da Silva sont reconnus coupables de ce meurtre et condamnés à dix-neuf ans de prison. Ils s'évadent mais sont repris en 1993. Le meurtre de Chico Mendes émeut le monde entier. Il fait la une des manchettes dans presque tous les pays, et la page de couverture du New York Times.

Héritage et Influence

Création des Réserves Extractivistes

En partie grâce à l'attention des médias internationaux suite à l'assassinat de Chico Mendes, des réserves extractivistes ont réellement été créées dans la région où il vivait. Il en existe aujourd'hui plus de 20 dans l'État de l'Acre, couvrant plus de 8 millions d'hectares (80 000 km²). Après sa mort, plusieurs millions d'hectares de forêt amazonienne ont été déclarés "réserves d'extraction" (défrichement interdit) au Brésil.

Ces réserves constituent un modèle original de conservation qui concilie protection de l'environnement et droits des populations traditionnelles. Elles démontrent qu'il est possible de préserver la forêt tout en permettant aux populations locales d'en vivre de manière durable. Ce modèle a inspiré des initiatives similaires dans d'autres pays tropicaux.

Symbole de l'Écologie Populaire

Par son action et son histoire, Chico Mendes est devenu l'un des symboles de la défense de la forêt amazonienne et plus généralement de la préservation de l'environnement. Il cristallise non seulement l'écologie populaire du Brésil, mais aussi celle de l'Amérique du Sud. Plus encore, il est une étoile dans le ciel de l'écologie des pays du Sud et, à ce titre, il participe à son universalité.

À ce titre, son nom a été donné à de nombreux collèges, lycées et à certaines ONG dans le monde entier. En France, plusieurs établissements scolaires portent son nom. Des rues, des parcs, des centres culturels en Amérique latine et ailleurs perpétuent sa mémoire. Son combat continue d'inspirer les militants écologistes et les défenseurs des droits des populations autochtones.

Pionnier de l'Écosocialisme

Chico Mendes fut un pionnier de ce qu'on appelle aujourd'hui l'écosocialisme ou l'écologie politique. Il a compris avant beaucoup d'autres que la question écologique ne pouvait être séparée de la question sociale. Son célèbre slogan "L'écologie sans la lutte des classes, c'est du jardinage" résume parfaitement sa vision : on ne peut protéger l'environnement sans s'attaquer aux structures économiques et sociales qui le détruisent.

Contrairement à certains écologistes qui voyaient la forêt comme un sanctuaire à protéger en excluant les populations humaines, ou à d'autres qui privilégiaient le développement économique au détriment de la nature, Chico Mendes proposait une troisième voie : une économie respectueuse de l'environnement, contrôlée par les populations locales, au service de leurs besoins réels plutôt que du profit capitaliste.

Influence sur les Mouvements Actuels

L'héritage de Chico Mendes continue d'inspirer les mouvements de défense de l'Amazonie aujourd'hui. Des leaders comme le cacique Raoni Metuktire, qui a entamé en 1989 (trois mois après l'assassinat de Chico) un mémorable tour du monde avec le chanteur Sting pour sensibiliser à la destruction de l'Amazonie, s'inscrivent dans sa lignée.

Les mobilisations contemporaines contre la déforestation, les grands barrages, l'extraction minière et pétrolière en Amazonie se réclament de son exemple. Les peuples autochtones du Brésil, qui ont organisé en janvier 2020 une grande réunion convoquée par le cacique Raoni pour dénoncer le projet politique de "génocide, d'ethnocide et d'écocide" du gouvernement brésilien, perpétuent son combat.

Leçons pour Aujourd'hui

La vie et le combat de Chico Mendes nous enseignent que la défense de l'environnement est indissociable de la défense des droits humains et de la justice sociale. Sa phrase "On ne peut pas défendre la forêt sans défendre les peuples qui y vivent" reste d'une actualité brûlante face aux tentatives de "développement" qui expulsent les populations locales au nom de la conservation ou du progrès économique.

Son exemple montre également que les populations locales, lorsqu'elles sont organisées et soutenues, peuvent être les meilleures gardiennes de leur environnement. Les réserves extractivistes qu'il a contribué à créer démontrent qu'un autre modèle de développement est possible, basé sur l'usage durable des ressources naturelles plutôt que sur leur exploitation destructrice.

Enfin, Chico Mendes nous rappelle que la lutte pour un monde plus juste et écologique exige du courage et peut coûter la vie. Mais son assassinat, loin d'étouffer le mouvement, l'a au contraire amplifié. Comme l'a dit Gomercindo Rodriguez, son ami et conseiller : "Ceux qui ont tué Chico se sont trompés. Ils pensaient qu'en le tuant, le mouvement des seringueiros serait démobilisé, mais ils en ont fait un immortel. Ses idées ont encore une influence énorme."

Aujourd'hui, alors que la déforestation est repartie de plus belle en Amazonie (8 712 km² détruits entre août 2020 et juillet 2021, l'équivalent de la Corse), l'héritage de Chico Mendes nous rappelle l'urgence de protéger ce "poumon vert" de la planète et les peuples qui le défendent.

Citations Marquantes

"Au début, je pensais que je me battais pour sauver les hévéas ; puis j'ai pensé que je me battais pour sauver la forêt amazonienne. Maintenant, je sais que je me bats pour l'humanité."
"On ne peut pas défendre la forêt sans défendre les peuples qui y vivent."
"Plus jamais un de nos camarades ne fera couler le sang de l'autre. Ensemble, nous pouvons défendre la nature."
"L'écologie sans la lutte des classes, c'est du jardinage."
"Nous devons défendre la nature, qui est le lieu où nos gens ont appris à vivre, à élever leurs enfants et à développer leurs capacités, dans une pensée en harmonie avec l'environnement."

Chronologie

1944

15 décembre : Naissance à Xapuri, État de l'Acre, Brésil

1953

À 9 ans, commence à travailler comme seringueiro

1963-1965

Effondrement des prix du latex ; début de la crise pour les seringueiros

Années 1960

Rencontre avec Euclides Fernandes Tavora qui lui apprend à lire et écrire

1970

Intensification de la déforestation en Amazonie

Années 1970

Fondation du premier syndicat de travailleurs ruraux

1975

Élu conseiller municipal de Xapuri (Parti des travailleurs)

1976

Organisation de la première "empate" (résistance pacifique)

1980

Assassinat de Wilson Pinheiro, ami et leader syndicaliste

Début années 1980

Création de l'Union des nations indiennes

1985

Organisation du Conseil national des seringueiros brésiliens à Brasilia ; invention du concept de "réserves extractivistes"

1986

Création de l'Alliance des peuples de la forêt avec Ailton Krenak

1987

Voyage aux États-Unis, rencontre avec la Banque mondiale ; Prix Global 500 de l'ONU ; Prix de la Better World Society

1988

Sortie du documentaire "Banking Disaster" d'Adrian Cowell ; blocage de la déforestation du Seringal Cachoeira

1988

22 décembre : Assassinat à Xapuri par des tueurs à gages

1990

Condamnation des commanditaires Darcy et Darly Alves da Silva à 19 ans de prison

Après 1988

Création de plus de 20 réserves extractivistes couvrant 8 millions d'hectares

Bibliographie et Sources

Œuvres et témoignages

  • MENDES, Chico. Mon combat pour la forêt. Témoignage recueilli et traduit par divers auteurs.
  • COWELL, Adrian (réalisateur). Banking Disaster. Film documentaire, 1988.

Biographies et études

  • REVKIN, Andrew. The Burning Season: The Murder of Chico Mendes and the Fight for the Amazon Rain Forest. Boston: Houghton Mifflin, 1990.
  • SHOUMATOFF, Alex. The World Is Burning: Murder in the Rain Forest. New York: Avon Books, 1990.
  • TALEB, Mohammed. "Chico Mendes travailleur des arbres de l'Amazonie et martyr de la paysannerie militante", Humanités Écologiques, 2024.

Ressources en ligne